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Équité et budget fédéral de 2019 : Où en sommes-nous?

6 MIN READ

Par Rhonda Bradley
Conseillère principale, Affaires publiques à Centraide Ottawa

Le 19 mars 2019, le ministre des Finances, Bill Morneau, a lu son dernier projet budgétaire avant le prochain scrutin fédéral. Ce qui ressort de ce budget est son appréciation de la situation économique actuelle du pays. D’une part, le Canada affiche un surplus de 324 millions $ alors qu’on avait projeté un déficit de 18,1 milliards $. D’autre part, toutes les prévisions économiques laissent à penser que le Canada traverse encore une période d’incertitude économique, en raison de facteurs autant nationaux que mondiaux, et qu’il n’est pas près d’être « sorti du bois ».

Voilà la conjoncture parfaite pour de nouvelles dépenses dans des programmes visant à propulser l’économie.

Les employeurs du pays commencent à ressentir les effets de plusieurs tendances convergentes : rétrécissement du bassin de la main-d’œuvre, intégration de l’intelligence artificielle et concurrence mondiale pour les talents. Cette semaine, le Globe and Mail a dressé le portrait suivant :

« En dépit d’un essor des embauches auquel l’on doit une chute historique du taux de chômage, les employeurs canadiens peinent à pourvoir les postes. En effet, le pourcentage des entreprises confrontées à une pénurie de travailleurs a grimpé à près du plus haut niveau en dix ans, selon l’Enquête sur les perspectives des entreprises, publiée par la Banque du Canada. Par ailleurs, les données les plus récentes révèlent que le nombre de postes vacants au pays a franchi le seuil de 550 000 au cours du troisième trimestre de 2018, soit une augmentation de 36 % par rapport à deux ans plus tôt. » [Traduction]

Afin de combattre ce fléau, le gouvernement fédéral a priorisé la formation professionnelle dans son budget et a annoncé aujourd’hui de nouvelles mesures visant à aider les Canadiens plus âgés à acquérir de nouvelles compétences.

Ces mesures sont louables.

Elles aideront grandement les Canadiens qui s’approchent de la retraite à rester sur le marché du travail plus longtemps, d’autant plus que « près de la moitié des Canadiens âgés de 55 ans et plus se disent loin d’atteindre leurs objectifs en matière de planification de la retraite. » L’augmentation de l’espérance de vie nous oblige à préparer un plus grand nombre de Canadiens à la retraite, ce qui suppose d’assurer la productivité de leurs années rémunérées.

Il reste cependant encore beaucoup à faire dans le domaine des talents inexploités.

Au cours des dernières années, le Canada a fait de grands progrès pour combler l’écart d’emploi entre les nouveaux arrivants et les travailleurs nés au Canada. Selon un rapport de Statistique Canada daté du 24 décembre 2018, le taux de chômage des immigrants est à son plus bas niveau depuis 2006, année où l’agence a commencé à recueillir des données dans ce domaine. En 2017, le taux de chômage des immigrants en âge de travailler était de 6,4 %, contre 5 % chez les personnes nées au Canada.

Or, le bilan est tout autre lorsqu’on l’examine sous l’angle du genre. En effet, les immigrantes au Canada se heurtent à de plus grands obstacles à l’emploi et gagnent moins d’argent que les hommes immigrants et les femmes nées au Canada. Dans son budget de 2019, le gouvernement souligne que le taux d’activité des immigrantes récentes était inférieur de 20 % par rapport aux hommes (61 % contre 81 %) et que l’écart salarial entre les sexes est le plus élevé chez les immigrants récents.

Il reconnaît également que « les politiques de sélection pour les programmes d’immigration ne sont pas conçues pour tirer profit de la valeur économique des femmes immigrantes ». Par ailleurs, les données révèlent que des obstacles à l’emploi semblables existent aussi pour les enfants d’immigrants, en particulier ceux dont les parents sont membres de minorités visibles. C’est le cas même lorsqu’ils atteignent des niveaux de scolarité plus élevés que les enfants nés au Canada. En somme, « [l]es enfants d’immigrants de presque tous les groupes de minorités visibles gagnent moins que leurs pairs nés au Canada. »

De ce bilan, je conclus que les inégalités et les préjudices sont multidimensionnels et que nous ne faisons pas assez pour y remédier.

Nous avons besoin d’une stratégie semblable pour aider les femmes et les jeunes handicapés

Les Canadiens en situation de handicap continuent d’être marginalisés par notre économie. Les dernières statistiques à ce sujet révèlent que seulement environ 59 % des adultes en âge de travailler ayant un handicap occupaient un emploi, contre 80 % des personnes sans handicap. Il s’agit d’un écart non négligeable, qui se traduit par de plus bas niveaux de revenu personnel chez toutes les personnes handicapées.

Or, même au sein de cette population, les femmes et les jeunes se heurtent à des obstacles encore plus importants. Par exemple, chez les femmes en situation de handicap âgées de 25 à 64 ans, on enregistre un revenu personnel médian après impôt inférieur de 24 % par rapport aux hommes et de 13 % par rapport aux femmes sans handicap. En 2012, chez les jeunes handicapés en Ontario, le taux de chômage était de 30,1 %, contre 18 % chez les jeunes sans handicap.

Si nous voulons réellement propulser l’économie et aider les employeurs à pallier les pénuries de main-d’œuvre, nous devons faire deux choses : investir dans le développement de compétences et examiner l’enjeu des talents non exploités.

Pour relever ce défi, le Canada doit passer d’une approche générique en matière d’intégration au marché du travail à des investissements ciblés dans des stratégies visant des tranches particulières des bassins non exploités de notre main-d’œuvre. Outre les immigrants et les personnes handicapées, l’inclusion des Autochtones sur le marché du travail, en particulier les jeunes Autochtones, en est un autre exemple important. En effet, le taux de chômage chez les Canadiens autochtones est toujours de 19,1 %. Pourtant, le Centre d’étude des niveaux de vie a constaté que des mesures adéquates pour combattre l’exclusion chez les peuples autochtones permettraient à ceux-ci de contribuer jusqu’à un cinquième de la croissance de la population active au cours des 20 prochaines années.

Dans cette optique, le projet budgétaire du gouvernement prévoit plusieurs investissements à compter de l’exercice 2019-20 pour améliorer l’accès aux études postsecondaires chez les étudiants autochtones ainsi qu’un soutien supplémentaire pour assurer leurs chances de réussite aux études. Certes, ces mesures sont essentielles, mais le cas des immigrants et des personnes en situation de handicap nous révèle que l’éducation seule ne suffit pas à surmonter les obstacles à l’inclusion et à l’emploi.

L’équité ne peut être respectée en approchant les choses équitablement.

Le gouvernement n’est pas sans le savoir. À titre d’exemple, le nouveau Fonds de finance sociale prévoit un minimum de 100 millions $ pour des projets visant à améliorer l’égalité entre les sexes en consacrant des fonds philanthropiques et du secteur privé à cet objectif afin de diminuer les obstacles auxquels se heurtent divers groupes de Canadiens, peu importe leur sexe.

Si ce budget consacre d’importants efforts et montants à la collecte de données sur l’équité et à la planification future, il nous reste, vraisemblablement, beaucoup de chemin à parcourir avant que des stratégies ciblées en matière de pratiques exemplaires soient mises en œuvre à l’échelle nationale.

Globalement, ce budget est porteur de beaucoup de bonnes nouvelles pour les priorités de Centraide Ottawa : des investissements qui aideront les nouveaux Canadiens et les personnes handicapées à trouver des possibilités d’emploi et à accroître leur capacité de gain, un soutien à nos aînés pour les aider à sortir de la pauvreté à mesure qu’ils vieillissent et des mesures ciblées afin d’aider les jeunes et les femmes à avancer dans une économie qui les laisse souvent de côté.

Il n’en demeure pas moins que pour un gouvernement qui comprend que l’équité est bonne pour l’économie et qui examine les propositions budgétaires dans une perspective qui tient compte du sexe, de l’âge, de l’origine ethnique et de l’orientation sexuelle, l’absence d’une approche d’équité plus définie et plus dynamique en ce qui concerne l’inclusion sur le marché du travail demeure une préoccupation, et ce, d’autant plus que la pénurie de main-d’œuvre au pays ne cesse de croître.

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